28 mai 2012

Cosmopolis


Eric Packer est jeune, beau et riche à en crever, mais quelqu'un cherche justement à le tuer. Eric Packer est un génie qui a révolutionné le monde de la finance en ressentant et analysant les moindres fluctuations du marché à un niveau infinitésimal et vertigineux, mais le marché est justement en train de s'effondrer. Eric Packer pue le sexe à longueur de journée, mais sa fortunée épouse refrène justement ses ardeurs incontrôlées. Eric Packer veut se faire couper les cheveux à l'autre bout de la ville, mais celle-ci est justement envahie par un chaos tonitruant marquant la fin du capitalisme et de ses débordements. Eric Packer est complètement déphasé, coupé du monde et submergé par une pulsion de mort autodestructrice prête à exploser, mais c'est justement l'unique personne qui voit, comprend et mesure la société dans son étourdissante intégralité. Eric Packer est la logique implacable apposée comme unique prisme à notre triste réalité, mais la plus extrême des logiques n'est justement rien d'autre que la plus pure et insaisissable absurdité.

"I am the king of the world !"

Cosmopolis est le genre de film que j'aurais pu totalement détesté. Ultra-verbeux, lent, poseur et assez froid, le dernier bébé de Cronenberg ressemble en effet, de prime abord, à l'un de ces innombrables films d'auteurs pseudo-intellectuels gangrénés par un esprit littéraire surchargé et emballés dans une narration volontairement et artificiellement hermétique, selon l'adage stupide du "si tu ne comprends pas, c'est sûrement parce que c'est trop intelligent pour toi et donc foncièrement génial en soi". Mais là où Cosmopolis s'éloigne de la pléthore de bouses nombrilistes s'attardant sur des faits divers dramatiquement anodins avec une fausse pudeur sensée retenir nos larmes et faire pleurer notre cerveau paradoxalement formaté dans sa conception-même de ce qu'il pense être non-formaté, c'est en ne tombant pas dans la stupidité d'une moralité exacerbée et en ne jouant pas au gentil professeur alter-mondialiste voulant à tout prix nous ouvrir les yeux sur l'horreur d'un monde qu'il nous croit ignorer, mais dont nous sommes en vérité tous témoins sans pour autant réellement s'en soucier (ce qui est profondément humain et donc forcément politiquement incorrect). Mais le métrage de Cronenberg évite également l'écueil d'embrasser une perception totalement opposée, car il ne s'égare pas non plus dans le travers d'un cynisme jusqu’au-boutiste dont l'esthétique finement travaillée ne servirait qu'à masquer une insidieuse et irritante vacuité. Au contraire, sous l’apparat glacial de la raison et de ses interminables dialogues à la rigueur quasi-mathématique, Cosmopolis réussit à préserver le grondement sourd et viscéral d'un mal-être intestinal, tel un exéma brûlant et dévorant la peau de son personnage principal sous son costume hors de prix et trop propre sur lui.

"J'ai le cul qui gratte..."

Cronenberg déjoue même les pièges habituels du travail d'adaptation en usant d'un tour de passe-passe d'une étonnante simplicité mais d'une redoutable efficacité : Au lieu de trahir le texte et ses respirations/suffocations si particulières en le pliant aux impératifs narratifs du septième art ou, pire, de respecter ses derniers à la lettre sans tenter d'y ajouter ou soustraire quoique ce soit, selon la croyance naïve que la littérature reste le plus glorieux chantre de toute réalité, le réalisateur de La Mouche préfère insister, au moyen d'images magnifiquement lissées et d'une direction d'acteurs d'une perturbante sobriété, sur l'aspect irréel et fantastique du roman de Don Dellilo. Si certains réalisateurs français pensent encore que l'on parle dans la vie comme on le fait dans les livres et nous pondent alors des métrages aussi réalistes que des pubs pour du yaourt en restant persuadés de faire du bouleversant cinéma-vérité, Cosmopolis a de son côté le génie de forcer et exacerber sa moelle épinière littéraire au point de sortir du cadre qui aurait pu l'emprisonner. Nous nous retrouvons ainsi en face d'un subtil et envoûtant conte philosophique, où le brouhahas monocorde de dialogues à la complexité affirmée et l’enchainement millimétré d'évènements dont la nécessaire artificialité n'est jamais dissimulée, ne diminuent en rien l'intensité du message transmis mais, à l'inverse, nous projettent entièrement dans la sphère des idées, loin d'une quelconque matérialité en quête de vaine crédibilité. De plus, l'aspect futuriste de certains détails de ce New York aux allures de Babel incandescente (écrans high-tech, drogues fictives et armes à reconnaissance vocale) finissent de nous faire accepter la folie factice qui nous est montrée et donnent à l'ensemble du métrage une agréable atmosphère à la Blade Runner, ainsi qu'un petit air de réplicant aux divers personnages farfelus et inquiétants de cette fable philosophico-économique moderne.

"Vous me testez pour savoir si je suis un réplicant ou une lesbienne, monsieur Deckard ?"

Quant au discours du film en lui-même, quel est-il ? Je serais malheureusement bien arrogant de me croire capable de le résumer ici en quelques lignes... Je peux cependant vous dire que celui-ci est multiple et pluriel, complexe mais accessible, intelligent sans être pédant, et qu'il fera certainement passer tous les pamphlets anticapitalistes cinématographiques que vous auriez pu voir pour de stupides messages écrits au blanco sur le sac-à-dos Eastpak d'un ado fan de Manu Chao (ou de Zaz... triste époque). Cosmopolis est en effet l'un des rares films qui nous fait ressentir une profonde empathie pour le "méchant financier" de service, sans pour autant en faire un portrait bêtement aseptisé (c'est même tout l'inverse). Surtout, il balaie d'un revers de main les fausses interrogations et indignations faisant le pain béni de nombreux esprits bien-pensants et nourrissant goulûment les moutons brandisseurs de fourches et de torches à la recherche de coupables facilement identifiables, reléguant leurs bruyantes revendications au statut de simple "entartrage" public sans réelles conséquences. Car la vraie question, la vraie maladie du capitalisme, n'est pas dans les écarts hallucinants que ce mouvement, ce moteur, creuse progressivement et sûrement entre les riches et les pauvres (comme Eric Paker le dit, "nous sommes tous à dix secondes d'être riche"), mais dans la déshumanisation qu'il impose consciemment ou inconsciemment à l'ensemble de la société, une fois arrivé au paroxysme de son idéologie où tout, entièrement tout, devient marchandise. La recherche du profit à tout prix dépossède alors les hommes de leur individualité, n'en faisant plus qu'un ensemble de compétences sans empreintes, ces mêmes compétences étant dictées et calibrées par un système fermé et quantifié ne visant plus qu'une seule forme d'efficacité. Sans place attitrée, l'être humain ne devient plus qu'une donnée, un consommateur/producteur dépersonnalisé, un maillon d'une chaîne d'acier qui le retient lui-même prisonnier. Comme deux extrêmes se rejoignant pour former un cercle, la capitalisme en roue libre finit ainsi par se fondre dans son antagoniste, le communisme tant redouté dont il ne partage pas la nature mais bel et bien les symptômes : l'individu s'efface dans la société en ne devenant plus qu'une force de travail et un consommateur du travail d'autrui, à la fois cause et effet de sa propre société.

"En gros, c'est comme si je me tirais moi-même une balle dans la main"

Il n'y a donc aucun dragon à occire, aucun vilain banquier à rôtir ou encore moins de nouveau Jésus trader ou analyste financier à crucifier, pour enfin nous sauver de tous nos misérables et pathétiques péchés. Nous sommes tous responsables, nous jouons tous un rôle dans cette "cosmopolis" en forme d'anneau de Möbius. Comme la poule et l’œuf, nous ne saurons jamais si nous avons engendré cette société ou si c'est elle qui a fait de nous ce que l'on est. C'est peut-être pourquoi Eric Packer, même s'il est jeune, beau et riche à en crever, ne veut tout simplement plus jouer. Qu'il est l'un des rôles principaux, dans cette pièce sans queue ni tête qu'est le monde, n'y change rien. Même s'il ne fait pas partie de la masse de figurants caissiers, vendeurs, serveurs, secrétaires, employés de bureaux, fonctionnaires ou chômeurs qui élèvent des pancartes et se pressent autour de son arrogante limousine avançant péniblement dans les rues d'une Grosse Pomme complètement avariée, Eric Packer est aussi déshumanisé que la foule monstrueuse qui veut le dévorer ou cet inconnu qui essaye de le tuer et, quelque soit son rôle, non, il ne veut plus jouer. Robert Pattinson, avec son teint blafard et sa froide retenue se transformant en espièglerie infantile face au danger, incarne justement à la perfection cet acteur renonçant, cet ancien narcissique qui, face à son propre vide, cherche à retrouver son identité et sa liberté en essayant tant bien que mal d'ôter ce costume qui est en train de l'étouffer (belle ironie pour un ex-vampire que beaucoup croyaient déjà mort et enterré). Notons également la qualité de la photographie et des musiques choisies pour enrober la réalisation parfaitement maîtrisée de Cronenberg, et nous pouvons conclure en décrétant que ce Cosmopolis est, au final, ce que l'on peut sans risque appeler un sans-faute. Ce n'est pas vraiment le film auquel je m'attendais, mais bien plus en vérité : un éclair de lucidité illuminant dans une surprenante fulgurance la réalité-même de toute société. IT'S A KICK-ASS MOVIE, BABY !

"Merci, Deuz... T'es un mec bien..."                                          "Allez, viens faire câlin"        

Titre original : Cosmopolis
Réalisé par : David Cronenberg
Date de sortie française : 25 mai 2012

25 mai 2012

Men In Black 3


Ah, Men In Black premier du nom ! Je me revois en cet été 1997, exemple type du collégien boutonneux mal dans sa peau, en train de demander à sa mère de monter le son de la radio dès qu'une voix sexy commençait à fredonner un groovy "Here come the men in black", rapidement suivi par un flot de mots incompréhensibles pour mes trop jeunes oreilles mais harmonieusement lancés en rythme par l'ultra-charismatique Will Smith, alors en pleine explosion et détrônant par là-même le grand Michael Jordan dans mon classement personnel des mecs les plus cools de l'univers. Je cherchais alors tout le temps un "petit bouton rouge" sur le tableau de bord de la Citroën de ma mère, et je murmurais "Edgar, t'as la peau qui flotte" dès que je croisais une personne au physique quelque peu disgracieux. Oui, j'étais un petit con qui avait vraiment aimé MIB.

"Edgar, t'as la peau qui flotte !"

Un jour, cédant à mes requêtes incessantes et on ne peut plus agaçantes dans les rayons du super-marché du coin, ma petit maman m'avait alors gentiment offert l'album de l'ancien Prince de Bel-Air et un poster immense affichant fièrement les faciès figés des impassibles hommes en noir. Mais à l'époque, j'avais aussi le CD des Spice Girls (comme tout le monde, n'ayez pas honte) et la plantureuse Pamela Anderson s'exhibait dans un maillot de bain microscopique sur ce même mur de ma chambre où séjournait un Tommy Lee Jones imperturbable malgré son inopinée proximité avec la blonde incendiaire... Alors, quinze ans plus tard, mes goûts ayant inévitablement (et heureusement) changé, et après un deuxième épisode franchement mauvais, ce troisième volet saura-t-il donner un nécessaire coup de fer à repasser sur les costumes poussiéreux de nos bon vieux chasseurs d'aliens préférés ?

"Coucou, Papy Tommy !"                                                                    "Rien à foutre"         

Dès les premières minutes du film, la musique, la mise en place de l'intrigue et la réalisation de Barry Sonnenfeld, déjà à l’œuvre sur les précédents épisodes, répondent alors clairement à cette question : Men In Black 3 n'essaie pas une seule seconde de réajuster les costards de ses célèbres personnages. Il ne change pas leurs boutons de manchettes, ne les repasse pas, ne les nettoie pas et ne leur passe même pas un petit coup de brosse... Il les sort juste du placard et les remets tels quels sur les épaules refroidies des fameux agents K et J. Bien sûr, avec une histoire reposant sur le principe de voyage temporel et remplaçant de surcroît le grabataire Tommy Lee Jones par le talentueux Josh Brolin pour interpréter un jeune K plus vigoureux et expressif qu'à l'accoutumée, on aurait pu croire à un certain renouveau de la série... Mais il n'en est rien !

"Tu connais la différence entre toi et moi ? Sur moi, c'est la classe !"

Si le déplacement de l'action à la fin des années 60 permet de nombreux clins d’œil aux séries Z de la même période (dont le look délicieusement rétro de certains extraterrestres) et sert de nouveau ressort à un humour plutôt efficace dans l'ensemble (entre un racisme ambiant de l'époque mis à mal et une relecture abracadabrante de la Factory d'Andy Warhol), le déroulement de la trame et la réalisation sont quant à eux très proches de ceux du métrage d'origine, encrant donc malheureusement ce tardif troisième chapitre dans les années 90 plutôt que dans des sixties passées au filtre des années 2010. "Malheureusement", car s'il est toujours agréable de retrouver le charme naïf des productions de son enfance (comme J.J. Abrams tenta de le montrer avec son récent Super 8), on peut néanmoins se demander quel est l'intérêt de ressusciter nos héros du passé si nous ne voulons en aucun cas les projeter dans notre nouvelle réalité (écueil par exemple évité, dans un autre registre, par l'excellent American Pie 4), les faire évoluer dans une mise en scène plus moderne ou au moins essayer d'offrir aux fans un ultime baroud d'honneur vraiment bigger and louder à défaut d'innover, ce qui est loin d'être le cas de ce Men In Black 3.

"J'me sens vieux, mec..."                                                                                          "Et moi donc..."      

Vous vouliez découvrir un bestiaire encore plus fourni et original que celui d'autrefois, avec son chien qui parle, ses gros insectes buveurs de café et son type moche à la tête qui repousse ? Vous espériez voir beaucoup plus de scènes d'actions, à l'intensité multipliée par le nombre d'années qui nous séparent du premier volet ? Dommage : Barry Sonnenfeld ne vous a pas écouté. Même au niveau visuel, Men In Black 3 n'arrive pas à impressionner et semble parfois d'un autre âge. Si ses costumes et diverses tronches d'extraterrestres en latex sont généralement réussis, ses nombreux effets numériques n'égalent pas ceux que l'on peut aujourd'hui voir chez les cadors du genre (dur de passer après Avatar ou la dernière bombe visuelle qu'est Avengers), alors que le premier MIB était, en son temps, à la pointe de l'imagerie par infographie. Avons-nous alors ici affaire à ni plus ni moins qu'un échec cuisant ? Tout de même pas !

"C'est ça que t'appelles un alien ? Je t'avais dit bigger and louder, Barry ! BIGGER AND LOUDER, MERDE !!"

Bien que classique, l'histoire reste très bien construite et évite les principaux pièges inhérents aux intrigues temporelles, se laissant ainsi suivre agréablement jusqu'à son dénouement. L'humour est aussi, comme nous l'évoquions, toujours de la partie et les personnages principaux, au caractères assez bien écrits, sont soutenus par des acteurs globalement convaincants (à part un Tommy Lee Jones pas mal fatigué, voire à deux doigts de casser sa pipe, malgré sa faible présence à l'écran). Je tiens d'ailleurs à souligner l'énergique prestation de Will Smith qui, même si la plupart des critiques pensent pour le coup qu'il en fait des caisses, porte réellement le film à bout de bras et assure presque à lui seul les différentes scènes comiques, permettant ainsi de maintenir notre attention lors des passages les moins rythmés. Mention spéciale pour Josh Brolin également, dont le travail de mimétisme sur Papy Tommy enterre six pieds sous terre les horribles masques rajeunissants numériques d'un Tron L'Héritage

"Ma belle gueule est 100% naturelle, mon coco !"

Au final, avec Men In Black 3, ce n'est pas seulement l'agent J qui retourne dans le passé, mais bien Barry Sonnenfeld et tous les spectateurs qui voudront bien se laisser embarquer par son œuvre d'un autre temps. Et si l'on était en droit d'espérer bien plus de ce troisième opus (ou pas) et que celui-ci n'est définitivement pas le film de l'année (ni de la semaine), il reste cependant, notamment grâce à un script bien maîtrisé, un sympathique moment à passer et, pourquoi pas, une alternative légère à l'ambiance trop sérieuse et grave dont le cinéma s'auréole chaque été, lors d'un festival de Cannes souvent trop hype et guindé. Le costume noir sent peut-être la naphtaline et semble bien trop petit maintenant que nous avons tous grandi, mais nous pouvons cependant l'enfilé sans peine une dernière fois, pour quelques instants, juste histoire de se rappeler le bon vieux temps.

"GéronimooooooooOOOOOOOO !"

Titre original : Men In Black 3
Réalisé par : Barry Sonnenfeld
Date de sortie française : 23 mai 2012

10 mai 2012

Dark Shadows


Avant d'être adaptée en long-métrage par le célèbre Tim Burton, l'emblématique série télé Dark Shadows a eu l'honneur de connaître différentes déclinaisons sous forme de comic book. Ni une ni deux, la formidable et brillante idée que j'ai eue pour mon récent article sur Avengers a alors ressurgi dans mon esprit supérieur. Je vous offre donc une nouvelle bande dessinée-critique-parodie (tirée du cinquième numéro du comic publié en 2011 par les éditions Dynamite), nous montrant cette fois-ci notre réalisateur américain torturé préféré en plein désarroi. Enjoy !

Cliquez sur la première image pour ouvrir un diaporama avec un affichage (un peu) plus lisible, ou enregistrez directement les images sur votre ordinateur pour un bien meilleur confort de lecture.



Titre original : Dark Shadows
Réalisé par : Tim Burton
Date de sortie française : 9 mai 2012

4 mai 2012

La Cabane dans les bois


ARTICLE GARANTI SANS AUCUN SPOILER ! (Je ne raconte même pas l'histoire du film, c'est dire !) Ne soyez pas effrayés par la longueur de ce texte, celle-ci s'explique par la présence de réflexions assez développées (pour un blog) sur le travail (non rémunéré) d'écriture critique et, principalement, sur le cinéma d'épouvante, son évolution et ses différents mécanismes en général. Tout cela nous amènera même à des questions de société, de culture et de philosophie, avec une pointe de musique punk ! Alors, au lieu de perdre une demi-heure à lire en diagonale une dizaine d'articles identiques pour finalement ne rien en tirer de réellement nouveau ou d'intéressant, prenez plutôt le temps de rester sur cette seule et unique page pendant un petit moment (peut-être même plus court au final) et d'ainsi savourer une vraie lecture, un peu plus construite et originale que d'habitude. Arrêtez de zapper. Ne courez plus après la quantité. Préférez la qualité. Posez-vous. Si vous en avez la possibilité, préparez-vous un bon café. Et profitez tranquillement de cet instant agréable. Profitez ! (J'aurais dû bosser dans la pub, moi...)

"Viendez lire mon article, vindiou ! C'est du bon d'chez nous, garanti sans bondieuserie de spoiler !"

Si vous avez déjà lu ou survolé quelques critiques de La Cabane dans les bois, vous avez sans doute remarqué que toutes mentionnent la difficulté de l'exercice, faute à un scénario à tiroirs très malin (coécrit par Joss Whedon, producteur, et Drew Goddard, réalisateur) qu'il serait à priori assez délicat de divulguer, même partiellement, sans pour autant gâcher l'effet de surprise qu'il est censé procurer. Si en pratique, cette démarche est bien avisée (il est d'ailleurs, d'une manière générale, toujours important de préserver toute découverte de l'intrigue), elle est dans le fond un peu à côté de la plaque, ses motivations étant même clairement erronées. En effet, de telles justifications pourraient laisser croire que nous avons ici affaire à un film reposant principalement, si ce n'est entièrement, sur un énorme twist final "shyamalanesque" (ce que l'accroche de l'affiche tendrait à confirmer)... alors qu'il n'en est strictement rien ! Au contraire, en lieu et place d'un retournement de situation de dernière minute grandiloquent et aussi vain et futile que celui d'un ridicule Le Village du dit M. Night Shyamalan, La Cabane dans les bois nous offre plutôt une découverte progressive de sa trame et affiche d'entrée de jeu un parallèle entre ce que l'on croit être la réalité et ce qu'elle est vraiment. Pour celles et ceux ayant une bonne connaissance des films d'horreur (sans parler des fans de Whedon ayant vu tous les épisodes de Buffy, Angel ou sa plus récente série Dollhouse), il sera d'ailleurs carrément possible de comprendre le "pourquoi" officiel dès la première mort de l'un des protagonistes principaux, si l'on a un tant soit peu fait attention durant le court générique d'introduction (et que l'on n'ait aucun grave problème de connexion entre nos milliards de neurones).

"C'est vrai de vrai ? Pas de spoiler ? J'ai envie de lire mais... j'ai un peu peur, hi hi..."

Donc non, même si vous avez vu la bande-annonce du film qui en montre (il est vrai) toujours trop, même si vous avez lu tous les articles décryptant cette étonnante première réalisation de Drew Goddard, et même si vous pensez être "moins con que les autres et avoir déjà tout compris" sans même voir une seule image du film, vous n'avez cependant pas perdu tout intérêt à découvrir La Cabane dans les bois. Loin de là ! Car ici, l'ingéniosité du scénario ne vaut pas uniquement pour elle-même, tel un simple tour de passe-passe, mais bien pour le message qu'elle permet de faire efficacement passer. Et c'est là que réside la réelle difficulté devant laquelle je pourrais me trouver à mon tour désarmé : La Cabane dans les bois, avec son méta-langage intelligent et parfaitement illustré, possède plusieurs niveaux de lectures totalement passionnants et qui démangent inévitablement, chez tout critique zélé, l'envie d'en faire une analyse réellement poussée. Et qui dit analyse poussée dit aussi risque potentiel de spoilers en tous genres... Bienheureusement, dans leur infinie bonté, les dieux et les astres m'ont donné un corps d’Apollon, certes, mais aussi et surtout une intelligence remarquable me permettant de contourner brillamment les obstacles les plus infranchissables pour le commun des mortels. Comment vanter les mérites de cette superbe production horrifique du talentueux Joss Whedon sans pour autant en compromettre l'originalité, que ce soit en divulguant des éléments clés de son intrigue et en diminuant ainsi considérablement son impact lors de sa vision en salles ou, au contraire, en restant dans une approche superficielle ne lui rendant guère justice, de peur de tomber dans le précédent écueil ? C'est simple : il me suffit de décrire les nombreuses et diverses qualités du film sans jamais faire référence à l'histoire à proprement parler, sans jamais appuyer mon propos par des exemples concrets piochés dans tel ou tel passage du métrage. De cette façon, les indécis cherchant une critique pouvant les motiver à se déplacer dans leur cinéma de quartier sans néanmoins ruiner le plaisir lié à certaines révélations seront comblés, tout comme ceux ayant déjà vu cette petite perle du cinéma de genre et désirant à présent confronter leurs propres réflexions à celles d'un esprit surdoué (le mien, bien entendu). Gloire à moi !

"Alors, poupée... Heureuse ?"

Tout d'abord (enfin, après cette longue introduction), sachez que La Cabane dans les bois est un vrai film d'horreur. Sans être aussi oppressant et effrayant que le ténébreux et glacial La Dame en noir, par exemple, le premier essai de Drew Goddard derrière la caméra nous réserve son bon petit lot de sursauts, de moments tendus et de passages gores des plus réjouissants. Pas étonnant quand on sait que le gaillard a écrit le script du grandiose et monstrueux Cloverfield. Mais le métrage s'avère aussi être particulièrement drôle ! Entre un humour cynique qui arrive cependant à n'être jamais hautain (miracle !), des gags plus classiques mais toujours aussi efficaces et des dialogues tout bonnement exquis, les amateurs de Buffy navigueront en eaux claires. En effet, ce savant mélange entre petites frayeurs et éclats de rire est bien connu des amoureux du style Whedon, qui nous offre ici, dans le cadre élargi et plus immersif d'un long-métrage (dirigé par l'une de ses âmes-sœurs artistiques, Drew Goddard ayant notamment été scénariste sur plusieurs épisodes mettant en scène "la tueuse"), toute l'envergure de son talent en matière de divertissement populaire. Rajoutez une légère touche sexy, des acteurs crédibles (beaucoup de têtes connues, encore une fois, pour les fans du geek le plus en vogue de l'année, dont Chris Hemsworth également présent dans son mémorable Avengers) et une réalisation au poil, et vous obtenez le film pop-corn ou "soirées pizzas" par excellence ! Rien de moins ! Et si vous m'avez déjà lu sur ce blog, vous savez assurément que je ne dis pas ça de manière péjorative, bien au contraire !

"Aaah ! J'vous avais dit que j'le sentais pas, ce coin ! "Bienvenue à Sunnydale", mon c** !"

Mais si La Cabane dans les bois n'était qu'un génial film de trouille avec une bonne grosse couche comique pour coulis (ce qui serait déjà pas si mal), j'aurais alors certainement beaucoup de mal à justifier les deux premières parties du présent pavé et commencerais à me demander si je ne devrais finalement pas prendre ces cachets que l'on m'a donnés à ma sortie d'hôpital. Car en plus de nous offrir une première œuvre profondément respectueuse du genre qu'elle s'approprie, Drew Goddard arrive à exprimer en parallèle plusieurs critiques (sur plusieurs niveaux) à l'encontre de ce même genre horrifique et du système hollywoodien dans son ensemble. Critique et respect, voilà une combinaison qui peut sembler assez paradoxale mais qui apparaît comme une évidence au fur et à mesure que se déroule l'histoire de cette étrange cabane devant nos yeux ébahis. Encore plus habilement et intensément que Wes Craven a pu le faire avec son fameux Scream (et le confirmer avec le mésestimé quatrième volet de la saga), La Cabane dans les bois nous démontre bien que l'avenir du film d'horreur doit d'abord passer par le détournement des codes passés et leur encrage dans une nouvelle modernité. De fait, tout détournement judicieux nécessite une réelle connaissance de ce que l'on souhaite justement manipuler, et une telle connaissance ne peut généralement s'accompagner que d'une sincère sympathie pour l'objet visé, si ce n'est d'un véritable amour et d'un immense respect comme seuls les passionnés peuvent le ressentir et le transmettre à leur tour. Je vois mal, en effet, un réalisateur s'empiffrer de centaines de films d'un genre pour lequel il a un dégoût viscéral, afin de simplement pouvoir ensuite produire un pamphlet cinématographique à son égard (nous serions tout bonnement en présence d'un psychopathe fou à lier et extrêmement dangereux !). Dans ce sens, l'histoire de Whedon et Goddard réunit donc bel et bien critique et respect, avec une certaine virtuosité qui plus est. Si l'on s'imagine le cinéma d'épouvante comme une vieille grand-mère que l'on adore mais qui aurait bien besoin d'être un peu secouée, on peut alors percevoir La Cabane dans les bois soit comme un lettre pleine de compliments et de bons sentiments mais envoyée par mail à cette "senior" probablement nulle en informatique, soit comme une critique cynique et rebelle (voire franchement punk) mais écrite à la main sur du papier parfumée et directement déposée sur le pallier où mamie s'installe tranquillement pour coudre en fin d'après-midi.

"Viens voir mamie, mon petit..."

Nous avons déjà traité l'aspect "film d'horreur pop-corn respectueux du genre", mais pour les critiques émises par Whedon et Goddard, quelles sont-elles exactement ? Pour commencer, il y a bien sûr, sous forme de parodie, une remise en question des codes les plus utilisés et réutilisés du cinéma qui fout les miquettes. Les nombreuses incohérences propres au genre sont montrées du doigt et leur absurdité soulignée par des justifications aussi innovantes qu'hilarantes. Vraisemblablement, comme n'importe quel spectateur ayant ingurgité des décennies de films de pétoche, les deux auteurs en ont aussi marre que nous de s’époumoner devant des blondes écervelées qui se séparent du reste du groupe, qui lâchent leur arme de fortune dès que le boogeyman de cent-vingt kilos semble faire un petit dodo ou qui ont systématiquement, sans que l'on sache (d'habitude) pourquoi, envie de se faire sauter par le premier venu dans le coin le plus sombre et glauque d'un patelin déjà pas rassurant. Mais d'un autre côté, le plaisir coupable ressenti à la vision de l'éternelle reconduite de tous ces clichés, aussi agaçants soient-ils, est pourtant bien réel, et complètement assumé par le film dans un premier temps, avant d'être savamment remis en question. D'ailleurs, pourquoi continuons-nous donc à regarder encore et encore tous ces faux ados bourrés et dévergondés se faire décimés les uns après les autres dans des centaines de films aux variations quasi-inexistantes, si nous ne supportons pas les clichés qui nous apparaissent alors comme la moelle épinière de ces innombrables productions clonées ? La Cabane dans les bois nous donne justement plusieurs pistes pour tenter de répondre à cette question essentielle, dont nous pouvons tirer plus clairement deux thèses principales. Première explication : nous cherchons à dominer notre peur de la mort et de la vieillesse dans la vision d'une extermination soudaine et terrible de corps jeunes et en pleine santé, comme un moyen de transférer notre haine du temps qui passe et nous rapproche de notre fin sur ces représentations idéalisées de la jeunesse qui nous a quitté ; soit une catharsis aussi brutale et sanglante que nécessaire à notre sauvegarde psychique dans un monde moderne où la mort est aseptisée. Deuxième possibilité : nous avons besoin de canaliser une force naturelle sauvage et féroce qui nous habite et supprimons alors d'éventuels passages à l'acte bien réels par l'observation d'une forme de violence exagérée, grossière et irréelle, assouvissant de la sorte un élan insidieux et dangereux dans une démesure visuelle que la réalité ne pourra jamais égaler ; soit une version moderne, truquée et améliorée des anciens combats de gladiateurs. 

L'horreur a deux visages.

Ces thèses ne sont évidemment pas exclusives (elles ne se rejettent pas mutuellement), et même reliées par un élément commun presque toujours présent dans le cinéma d'épouvante : le sexe. En effet, nous rattachons tous inévitablement, que ce soit consciemment ou inconsciemment, le sexe au concept même de jeunesse, de santé et de vie (c'est tout de même notre moyen de reproduction), tout comme à ceux de bestialité, d'instinct et de nature. L'association entre le sexe et les deux principes que nous avons mentionnés s'illustre d'ailleurs dans un phénomène récurrent pour la majorité des films qui donnent les chocottes : la chaudasse du groupe crève toujours en premier. Si l'on attribue généralement ce stéréotype au puritanisme ambiant dans lequel baignent les États-Unis, principal foyer de l'horreur internationale (malgré une période à forte influence asiatique, nourrie aux Ring et autres The Grudge, et dont Drew Goddard nous offre à propos une image assez savoureuse), il est cependant étonnant que l'on se suffise d'une telle explication, étant donné que le succès de ces mêmes productions dépasse largement les frontières du pays de Mickey et que celles-ci ont de nombreux fans qui sont loin, très loin d'être puritains... Au contraire, prise dans le spectre des deux thèses que nous avons développées, la mort prématurée de la jeune et jolie demoiselle de petite vertu acquiert alors une justification à valeur universelle. En premier lieu, en tuant l'image de la parfaite reproductrice, soit une femme aux belles formes aguicheuses, dans la fleur de l'âge et indécemment peu farouche (donc une femme parfaitement disposée, autant physiquement que mentalement, à l'acte de reproduction), c'est la vie elle-même que l'on tue. C'est-à-dire l'acte de naissance en soi et la possibilité que notre chair survive à notre propre mort par son biais. Hors, nous l'avons vu, la catharsis offerte par les films d'horreur se réalise dans l'anéantissement imagé de la jeunesse et de la vie, dans ce qu'elles ont de plus beau et de plus idéalisé, afin de nous permettre de supporter notre propre décrépitude et la mort inéluctable qui l'accompagne. Quoi de plus logique, donc, que d'éliminer d'entrée de jeu ce qui représente le mieux et avec le plus d'arrogance tout ce que nous voulons voir disparaître l'espace d'un instant ?

"Hé, toi ! Arrête tout de suite de bouger ton boule ou tu risques de bientôt y passer !"

En second lieu, si le cinéma horrifique a également vocation de défouloir virtuel pour nos instincts naturels, il est évident que le sexe y a alors sa place au même titre que la violence physique (loin de moi l'idée, cependant, d'insinuer ici que les deux sont intimement liés). Mais dans ce cas, pourquoi éliminer rapidement le protagoniste qui pourra donner sa dose de "fesses" aux gentils spectateurs que nous sommes, éradiquant ainsi subitement toute forme de sexualité, alors que sang et tripailles prennent de plus en plus de place à l'écran ? Pour deux raisons s'unissant dans une même direction : notre volonté de voir mourir la sublime et (trop) parfaite incarnation de notre jeunesse et de la vie dans toute sa splendeur, ainsi que notre insatiable soif de violence visuelle, dépassent toutes deux notre envie primaire de "reluquer de la nénette" (ou du beau mec ?). Si la première opposition "mort de la reproductrice hyper-sexuée/scènes friponnes" est évidente, on peut toutefois se demander pourquoi dans le deuxième cas, la violence exclurait-elle le sexe, alors que leur association nous semble normalement aller de soi (mais peut-être car nous sommes justement nourris par un cinéma de genre s'alignant sur les principes que nous évoquons) ? Tout simplement parce que pour être crédible, la violence se doit d'être perçue comme une vraie souffrance, traînant dans son sillon de cris et de douleurs une peur aussi saine que paradoxalement réconfortante (en raison de sa nature malgré tout fictive). Et cette souffrance serait immanquablement diminuée par une trop grande présence d'un quelconque érotisme ou de trop nombreuses et fréquentes scènes ordinairement cryptées sur Canal+, le sexe étant et restant pur plaisir par essence (mis à part dans les films déviants présentant la mort et la douleur comme l'assouvissement de tendances sadiques, en adoptant le regard de meurtriers psychopathes plutôt qu'en essayant de créer une empathie avec leur victimes). Enfin, une troisième raison de voir mourir en priorité la bimbo de la bande apparaît dans certains métrages : la frustration et le plaisir naturel qui en découle. C'est effectivement souvent au moment même où débute enfin la vraie scène grivoise que surgit la mort de notre amante/mère sacrifiée, faisant preuve d'un timing parfait et portant à son paroxysme la catharsis barbare et mortuaire que nous étions venues chercher. Car s'il y a bien une chose qui exalte notre force et notre désir de vie, ce que la société de consommation a parfaitement intégré (étant simultanément son moteur et son produit), c'est à n'en pas douter la frustration.

"Mais tu veux vraiment crever ou quoi ?! N'ouvre pas ce foutu chemisier !"

Mais en imaginant que tous les archétypes et clichés des films de terreur puissent être de la même façon plus ou moins justifiés (et c'est certainement le cas, vu que nous ne faisons jamais rien sans raison, tant bien même nous l'ignorons), pourquoi alors détourner ces codes valables, comme le font Whedon et Goddard avec leur Cabane dans les bois ? Essentiellement car tous ces rouages, après une exploitation intensive et quasi-systématique pendant plusieurs décennies, sont devenus de vieux tours démodés que tout le monde connaît. De nos jours, ce ne sont plus des ficelles mais d'énormes câbles que l'on voit traverser les différents plans de la plupart des films d'horreur, et ceux-ci ne relient plus des marionnettes articulées dans un décor en carton-pâte mais d'informes bouts de plastique se déplaçant maladroitement sur un fond en papier colorié par un gosse de huit ans. Les méthodes n'ont guère évolué mais notre regard, lui, a bien changé. Pour le dire simplement : on connaît la chanson ! Comment peut-on alors rétablir l'illusion à laquelle nous croyions autrefois, tout en conservant le dessein qui anime originellement ces codes suffocants ? Seize ans après l'explosion Scream, La Cabane dans les bois suit dans un premier temps la solution proposée par Wes Craven : jouer sur la complicité avec le spectateur en affichant, dans le script et la réalisation, un recul cynique par rapport à ces codes, tout en continuant ainsi de les utiliser de manière déguisée. L'astuce de Scream était, dans ce sens, aussi simple qu'ingénieuse : c'est en s'inspirant des sempiternels slashers bourrés de clichés que le tueur masqué exécutait lui-même ses crimes. Le papa de Freddy excusait de la sorte son propre emploi des codes en les critiquant ouvertement, mais conservait donc bien par ce détour leur présence et l'essence même du genre (en suivant scrupuleusement les deux axes que nous avons étudiés). Bien que pour des raisons scénaristiques complètement différentes et donnant intelligemment une place plus importante au méta-texte du métrage, c'est une méthode semblable qu'utilisent donc Whedon et Goddard dans leur faux remake/détournement d'Evil Dead : assumer et rire avec nous de la vétusté et la ringardise de ces bon vieux codes, pour néanmoins pouvoir continuer de les utiliser sans que leur impact en soit le moins du monde diminué. Mais pour notre plus grand plaisir, La Cabane dans les bois ne s'arrête pas là et nous ouvre rapidement ses portes grinçantes pour que nous puissions aller plus loin, beaucoup plus loin...

"Bon, les gars, quitte à avoir lu tout ça, allons carrément voir ce qu'il y au fond de cette cave puante..."

On le sait à présent, le coup d’État Scream n'a pas directement donné lieu à la révolution escomptée. Pire, l'attentat de Wes Craven et son succès commercial retentissant ont offert un second souffle à des codes mourants et ainsi relancé une immonde vague de nanars purulents et reprenant de manière éhontée tous les clichés pourtant dénoncés par ce nouvel espoir (Georges, sort de ce corps !). Sans même se fouler à reprendre et développer le cynisme qui en faisait tout le charme, des daubes cosmiques telles que les Souviens-toi l'été dernier et autres Urban Legend ont envahi les rayons de nos vidéos-clubs préférés (R.I.P) à la suite de ce qui faillit alors rester qu'un énième triste pavé dans la mare. Preuve, si besoin est, que les raisons plus ou moins inconscientes régissant ces codes répondent bel et bien à un élan et des besoins profondément ancrés dans nos esprits et notre nature. Wes Craven avait coupé les bras et les jambes de sa grand-mère acariâtre qu'est le cinéma horrifique pour ensuite y fixer des prothèses de son propre cru, mais ne pouvant s'empêcher de reproduire artificiellement ses mouvements habituels, il ne réussit finalement qu'à ressusciter un fantôme à moitié évaporé, à réparer un vieil épouvantail déglingué que les corbeaux/spectateurs avaient enfin commencé à dévorer. Mais de l'eau a coulé sous les ponts depuis, et La Cabane dans les bois compte bien une fois pour toutes finir le travail. Pour ce faire, il n'existe qu'une seule méthode : il faut couper la tête !

"Coucou, Sidney ! Dis-moi, quel est ton film d'horreur préféré ?"

Pour décapiter sa gentille mamie dans les règles de l'art, il existe une recette ancestrale dont l'efficacité n'est plus à prouver : 1) Tout d'abord, présentez clairement la personne condamnée à la foule belliqueuse, en mettant celle-ci au pilori. 2) Commencez à préparer vos outils pendant que le public se moque de la pauvre victime et lui jette de vieux fruits pourris en pleine poire. 3) Une fois à point, amenez la future-ex-vivante sur la place centrale et posez délicatement sa tête sur le billot. 4) Finissez d’affûter votre hache et échauffez-vous en lançant quelques coups dans le vide. 5) Visez et tranchez d'un coup sec. Ces règles, le film de Drew Goddard les respecte scrupuleusement : 1) Le film d'horreur classique et ses rouages sont mis à nu et exposés sous un regard quasi-clinique d'entrée de jeu. 2) En parallèle, les outils commencent à être aiguisés par le biais d'un détournement inventif et judicieux des codes alors mis à mal. 3) Puis le condamné est mis à genoux devant le billot lors d'une dernière partie saisissante et étonnamment sanglante. 4) Les dernières révélations et l'explication complète de la trame sont divulguées avant d’assener le coup de grâce. 5) Enfin, la tête quasi-chauve de mémé est définitivement tranchée par une conclusion totalement nihiliste, dans la pure tradition des productions Whedon (souvenez-vous, encore et toujours, les fins de ses différentes séries emblématiques). Toujours sans rien dévoiler de l'intrique en soi (comment ais-je d'ailleurs pu y arriver malgré le nombre hallucinant de lignes qui constituent cet article ? Je suis un génie !), la fin de La Cabane dans les bois s'avère en effet d'une puissance et d'un nihilisme sans pareil, et clame haut et fort le message punk et révolutionnaire que sous-tend l'ensemble du métrage. Évolution logique du discours prononcé (dans d'autres termes) par Wes Craven il y a plus de quinze ans, l'histoire coécrite par Whedon et Goddard propose une nouvelle conclusion, renversante et étonnante, à une réflexion faisant du surplace depuis bien trop longtemps : "Arrêtons d'enfermer notre esprit par une utilisation récurrente, même détournée, de codes ayant largement faits leur temps, ouvrons la cage d'un grand coup de pied et voyons enfin ce qui peut se passer de nouveau sous le soleil, bon sang de b***el de m**de, F**CK ! ANARCHY IN THE MOVIES !"

"J'arrive, mamie !"

Et ce cri dévastateur et libérateur va même jusqu'à se payer le luxe et l'intelligence d'avoir un double-sens ! D'un côté, on peut voir celui-ci comme un appel aux futurs réalisateurs, scénaristes et producteurs, leur demandant de ne plus s'empêtrer dans des vieux codes poussiéreux et d'enfin créer les œuvres innovantes d'une nouvelle ère que nous rêvons tous de voir débuter. Mais ces derniers ne doivent alors surtout pas prendre La Cabane dans les bois comme un nouvel exemple à reproduire à l'infini, mais bien y voir la matérialisation d'une période transitoire nécessaire et déjà passée, se sacrifiant volontairement dans un dernier détournement des codes afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec eux. Les chaînes sont maintenant tombées, il n'est donc nul besoin de les briser encore et encore. Les nouveaux créateurs, ainsi libérés du lourd poids d'un conservatisme zombifié, doivent à présent exploiter l'horizon qui s'étend sous leurs pieds engourdis. Tant pis s'ils trébuchent, tant pis s'ils tombent dans un ravin sans fond ou même s'ils répandent la peur et la destruction sur un monde qui les avait enfermés : ils doivent avancer. D'un autre côté, on peut également penser que ce message est à destination des spectateurs. Whedon et Goddard nous ont d'abord exposé la supercherie du cinéma d'épouvante et sa véritable raison d'être : canaliser un élan naturel pour une certaine violence et l’assouvissement de désirs instinctifs, tout en atténuant notre peur de la mort et de la vieillesse par un spectacle cathartique profondément ancrée dans toute culture populaire. Ils nous encouragent peut-être dorénavant à ne plus nous laisser manipuler par ces artifices, de lâcher prise et d'affirmer totalement notre être, nos désirs et notre individualité. Et on verra bien ce qui pourra se passer ! Il n'est d'ailleurs pas impossible que nous trouvions alors un moyen plus sain de combler nos désirs et une façon plus efficace et permanente de combattre nos peurs. Il n'est cependant pas non plus inenvisageable que le monde se consume plutôt dans un torrent de flammes, que la mort et la souffrance envahissent nos vies et que les oppositions de désirs individuels contradictoires et la puissance d’instincts non-réfrénés amènent à un chaos bestial et total... Mais les auteurs répondent à cette frayeur avec un cynisme étrangement apaisant, comme le ferait ce vieux pote toujours en train de fumer un joint dans un coin de pièce pendant qu'a lieu un débat arrosé en fin de soirée : "Le monde actuel est-il vraiment si fantastique que ça, pour que vous ayez à ce point peur du changement ?"

"Moi, je dis ça, je dis rien..."

Je pense que l'inimaginable taille de ce pavé parle pour moi (je n'aurais jamais pensé écrire autant en tapant mon premier signe) : j'ai réellement adoré La Cabane dans les bois ! C'est un divertissement haut de gamme et ultra-jouissif, mais aussi et surtout, à mon pas si humble avis, un film qui restera à n'en pas douter un moment clé et une œuvre résolument culte dans le paysage du cinéma de genre (et je ne suis pas du style à employer le terme "culte" à la légère, malgré mon enthousiasme général assez élevé par rapport à d'autres auteurs de critiques). Comme il y a eu un avant et un après Scream, il ne peut de même y avoir, et j'espère de manière considérablement plus marquante, qu'un avant et un après La Cabane dans les bois (ou alors il faut croire que nous resterons à jamais de pathétiques et serviles moutons broutant inexorablement la même herbe avariée). Mêlant habillement divertissement bon enfant et message révolutionnaire complètement nihiliste (là où les Saw et autres films à tendance "cradingue" exposent de plus en plus un jusqu'au-boutisme visuel pour seulement continuer à nous vendre du vide et des discours consensuels au possible), le premier essai et la première réussite de Drew Goddard à la réalisation, appuyé par le génial Joss Whedon, sonne à mes oreilles envoûtées comme un air entêtant des Sex Pistols, aux tonalités et arrangements ouvertement commerciales mais implantant insidieusement les messages les plus contestataires dans nos petits têtes dodelinantes. Mettez le son à fond, you morons : IT'S A KICK-ASS ANARCHIST MOVIE, BABY !

"I wanna go to Hollywood ! I wanna go to the cabin in the woods ! Yeaaaaaah !"

Titre original : The Cabin in the woods
Réalisé par : Drew Goddard
Date de sortie française : 2 mai 2012